Polytech'Nantes Infos n°3 - Octobre 2009
Polytech'Nantes Infos

Que ce soit le visiteur paisible, l'étudiant stressé par l'imminence d'un contrôle de connaissance (à moins que ce ne soit celui encore anesthésié par les rémanences d'une soirée trop festive) ou l'hôte éphémère d'une nuit de gala à Polytech, nul ne passe dans la "rue" du bâtiment Ireste » sans en remarquer ses curieux pensionnaires.
 

Qui sont donc ces personnages discrets qui observent avec bienveillance la vie des usagers de ce passage couvert de 120 m de long qui irrigue tous les services et salles de cours que les habitués des lieux nomment « la rue de l'Ireste » ?

Contrairement à certaines œuvres contemporaines de bâtiments voisins, aucune ambiguïté n'est possible : ces immenses cages métalliques ne sont ni des corbeilles à papiers géantes, ni des volières. Nul doute que des esprits tortueux ou dotés d'une imagination fertile (comme le sont les usagers de ces lieux) pourraient imaginer que ce sont les squelettes de voyageurs du cosmos, des combinaisons sensées protéger leurs utilisateurs des méfaits des rayonnements électromagnétiques ou des cages médiévales destinées à la torture des étudiants trop désinvoltes.
D'autres pourraient penser que ce sont les gardiens inanimés de ce temple du savoir. En effet, l'imagination créative débridée de l'artiste aurait pu attribuer à chaque sculpture un dessein de l'université : le premier personnage représentant la production du savoir, le second sa conservation et le troisième sa transmission. Les plus pertinents pourraient même y voir les représentants d'un passé définitivement révolu. Il n'en est rien ! La contribution scientifique de ces personnages fait partie de cet héritage qui hante les amphis et autres salles de cours.

Ces témoins impassibles de toutes les manifestations de la rue ont chacun leur nom : Ada, Pascal et Langmuir. Ces trois effigies ont également le même créateur : Gaston Clotaire Watkin. Ce sculpteur a obtenu cette commande suite à un concours lors de la construction du bâtiment.


Retours sur l'oeuvre de Gaston Watkin

Je conviens humblement que le nom de Watkin ne m'était pas familier et qu'il a fallu quelques « clics » pour que la magie d'internet m'en dévoile les grandes lignes et me permette de paraître érudit.
C'est ainsi que nous apprenons que Gaston Clotaire Watkin est un sculpteur français né en 1916 à Toulouse. G. Watkin fut l'élève d'Aimé Blaise à l'école des Beaux-Arts de Lille, puis celui de Paul Landowski et Marcel Gaumont à l'École des Beaux-Arts de Paris. Il a reçu le Prix de Rome de sculpture en 1951 et fit même un long séjour à la Villa Medicis.
Ce parcours exemplaire a mené Gaston Watkin du travail du bois dans ses toutes jeunes années à celui de multiples matériaux (pierre, marbre, bronze, vitraux,...). La multiplicité de ces procédés de réalisation et la diversité de son inspiration lui apportent une réelle maîtrise.
La majeure partie de son oeuvre se présente sous une forme figurative mais l'artiste ne s'arrête pas là : son défi constant à l'apesanteur le conduit à l'abstraction [2]. Christian Grente (romancier, poète, critique d'art) [2] analyse que « la multiplicité des procédés de réalisation et la diversité de son inspiration lui apporteront une telle maîtrise que chacune de ses œuvres rayonne par la place offerte à la sensibilité. Le langage technique s'efface littéralement devant celui du cœur ».
Cette sensibilité l'a conduit à réaliser de nombreux monuments à travers la France dont la sculpture "aux étudiants morts pendant la résistance" dans le jardin du Luxembourg à Paris. Son empreinte est également très présente dans la ville de Nantes où G. Watkin propose deux sculptures conçues avec des tiges d'acier soudées. Cette technique spacio-graphique permet « d'échapper au côté épidermique du portrait conventionnel. Elle permet aussi de pouvoir signifier les mouvements intérieurs des personnages tout en conservant la valeur dématérialisée des symboles »[1].
En 1982, G. Watkin a réalisé l'effigie de Jules Durand en pied (tiges d'acier soudé, hauteur 2,10 m). De cette statue érigée dans l'espace intérieur devant la bibliothèque de la Manufacture des Tabacs à Nantes, seul le socle subsiste actuellement avec la mention « Jules Durand ». Jules Durand était un militant syndicaliste révolutionnaire dont l'innocence a été proclamée après sept années d'incarcération dans un asile d'aliénés qui l'ont rendu fou. Pour Gaston Watkin, il s'agissait de rendre hommage « à cette victime qui incarne la lutte ouvrière à ses débuts et qui a payé son action dans sa personne et ce jusqu'à perdre la liberté, la raison et la vie ». La tige d'acier utilisée pour le représenter « traduit des mouvements internes qui ont torturé le personnage au long de sa détention et de son procès, et de traduire cette désagrégation mentale qui le conduisit à la mort » [1].
A partir de 1983 et pendant 10 ans, la plupart des œuvres créées seront élaborées en tiges d'acier soudées de différents diamètres. Cette technique a donc été celle utilisée en 1983 pour la réalisation "Des compagnons de travail" en place sur la pelouse de la Maison des Associations dans la Manufacture des Tabacs (Groupe de deux chevaux de trait, plus grands que nature, harnachés, avec l'agriculteur les ramenant à l'écurie. 2,50 m de hauteur et 4,50 m de longueur. Tiges d'acier soudées et méplat de cuivre [2]). Pour l'auteur, « le groupe équestre a été de tous temps une forme de glorification de l'homme par le cheval, ce noble animal. Mais on doit constater que ce fut presque toujours pour magnifier des faits d'armes glorieux et l'image de grands capitaines. En somme, exprimer la guerre et la bravoure » [1]. G Watkin veut au contraire célébrer la paix et le travail. Il s'appuie sur les expressions populaires telles que « donner un coup de collier », « s'atteler à la tâche » ou encore « travailler comme une bête de somme » pour imaginer un groupe de deux chevaux de travail et de leur cocher liés par le harnais de trait complet.

Qui sont finalement nos trois inconnus ?

Sculpture de Blaise PascalLe lecteur attentif aura remarqué que cette digression, bien qu'utile pour aborder l'artiste et une partie de son œuvre, n'a pour le moment pas élucidé le mystère de la rue de l'ireste. Revenons donc à ces trois inconnus que nous côtoyons régulièrement dans la « rue ».
Pour éclaircir ce mystère, une enquête a conduit à interroger les premiers occupants du bâtiment. De ces discussions, il en ressort qu'initialement l'artiste souhaitait réaliser uniquement l'effigie de Blaise Pascal. En effet, ce scientifique français du 17ème siècle (1623-1662) à la fois mathématicien, physicien, philosophe, moraliste et théologien était aux yeux de Watkin une illustration du savoir de l'ingénieur (1987 - tiges d'acier soudées, hauteur : 3,50 m. Architecte : Jean-Pierre Lebois [2]).
Cependant, suite, à des échanges avec les chercheurs présents, il a été décidé de lui adjoindre deux autres personnages symbolisant les spécialités de l'Ireste, à savoir, l'informatique et l'électronique au travers de la physique du solide.

Sculpture d'Ada LovelaceC'est ainsi que l'effigie d'Ada est apparue (1987 - tiges d'acier soudées, hauteur : 3,50 m [2]). Augusta Ada King, comtesse Lovelace ou simplement Ada Lovelace, (1815- 1852), est principalement connue pour avoir écrit une description de la machine analytique de Charles Babbage, un ancêtre mécanique de l'ordinateur [3]. Ada Lovelace est considérée par les informaticiens comme la première programmeuse de l'histoire. On peut voir notamment son portrait sur les hologrammes d'authentification des produits Microsoft [3]. Tombés dans l'oubli, Ada Lovelace et ses travaux furent exhumés avec l'avènement de l'informatique. Le nom d'Ada apparaît pour la première fois pour nommer le langage de programmation développé au début des années 1980 pour le Ministère de la Défense américain.Ce langage de programmation, inspiré du langage Pascal (décidément le spectre de ce mathématicien nous poursuit), a été successivement repris et amélioré. Sa dernière révision remonte à 2005.

Sculpture d'Irwing LangmuirAchevée en 1988, l'effigie d'Irwing Langmuir n'est arrivée qu'un peu plus tard (tiges d'acier soudées, hauteur : 4 m [2]). Irving Langmuir (1881-1957) était un chimiste et physicien américain qui a notamment reçu le prix Nobel de chimie en 1932. En 1924, il a introduit le terme de température électronique et invente une méthode de diagnostic par sonde pour mesurer cette température ainsi que la densité électronique associée. Cette méthode intrusive nommée « sonde de Langmuir » est encore utilisée. En 1928, il introduit le terme « plasma » pour désigner les gaz ionisés.
G. Watkin explique [2] que « chaque créateur a une façon personnelle de produire et de réaliser un concept selon sa personnalité, sa sincérité, son honnêteté et pour le respect des êtres qui seront amenés à regarder ses œuvres ». Cette vision du travail de sculpteur de G. Watkin est partagée par C. Grente qui précise que «de l'état de matière, petit à petit, il revêtira son plus bel habit du dimanche pour accueillir notre regard et évoquer sur notre passage un fait historique ou un personnage. Alors, l'artisan se métamorphose en un artiste donnant vie à une œuvre qui nous parle » [2].

Voilà donc la raison pour laquelle l'usager de la "rue" ne reste pas indifférent à ces êtres même s'ils demeurent inanimés. Maintenant, il ne vous reste plus qu'à arpenter la "rue" pour faire plus ample connaissance avec ces œuvres.

Hervé Mourton
Bibliographie :
[1] « Les annales de Nantes et du pays nantais », Revue éditée par la société académique de Nantes et de Loire Atlantique, N°288, deuxième trimestre 2003, pp 12-13
[2] « Watkin Sculptures », de Gaston Watkin, Editions PC, 2002, 240 pages, ISBN : 2-912683-21-1 (tirage 1000 exemplaires)
[3] http://fr.wikipedia.org : l'encyclopédie libre Wikipédia.